L’élitisme scolaire en question
Compte-rendu du livre de Christian Baudelot et Roger Establet : L’élitisme républicain, l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales, Paris, Seuil, collection « La République des Idées », 2009.

C. Baudelot et R. Establet, sociologues, travaillent ensemble depuis plus de quarante ans sur les rapports complexes entre l’école et les inégalités sociales. On leur doit des ouvrages aussi rigoureux que provocateurs comme Le niveau monte en 1989 ou Allez les filles ! en 1992. A la différence de Marcel Gauchet (cf. notre article « crise de l’école ou métamorphose sociale » sur ce blog), ils pratiquent une sociologie quantitative s’appuyant sur la mise en évidence de corrélations statistiques. Dans L’élitisme républicain, ils confrontent les performances du système scolaire français à celles d’autres nations grâce aux fameux tests PISA financés par l’OCDE. Leurs conclusions bouleversent bon nombre d’idées reçues sur l’opposition entre élitisme et démocratisation de l’enseignement ; c’est pourquoi nous vous en faisons part.
Qu’est-ce que le PISA ?
Le PISA est le « Programme international pour le suivi des élèves » (en anglais, Programme for International Student Assessment) dont le but est de mesurer les acquis des élèves dans 57 pays. L’OCDE publie le résultat de ces enquêtes tous les trois ans (nous possédons les résultats pour 2000, 2003 et 2006 et attendons ceux de 2009).
Julien Grenet, dans le blog La vie des idées, définit ainsi la spécificité des enquêtes PISA (nous soulignons les caractéristiques importantes) :
« La principale originalité de l’enquête PISA tient à la nature des acquis des élèves qu’elle cherche à mesurer : contrairement aux enquêtes antérieures, il ne s’agit pas d’évaluer l’acquisition de connaissances fixées par les programmes scolaires, mais les compétences ou aptitudes jugées nécessaires pour mener une vie d’adulte autonome. L’évaluation des acquis des élèves ne s’effectue donc plus en référence à un hypothétique dénominateur commun des programmes scolaires nationaux, mais par rapport (…) un ensemble de compétences génériques identifiées comme nécessaires pour pouvoir comprendre le monde, assurer son développement personnel et participer pleinement à la vie collective. Pour les besoins de l’enquête, l’OCDE a isolé trois grands domaines de compétence : la « compréhension de l’écrit », la « culture mathématique » et la « culture scientifique ».
La seconde nouveauté de l’enquête PISA réside dans la définition de la population testée : contrairement aux études précédentes, l’évaluation ne porte pas sur l’ensemble des élèves d’un niveau scolaire donné (les élèves de 5e, par exemple), mais sur l’ensemble des élèves de 15 ans indépendamment de leur classe (l’enquête 2006 porte par exemple sur les individus nés en 1990). Le choix de ce groupe d’âge présente deux avantages : d’une part, il permet de mesurer les compétences des élèves arrivant en fin de scolarité obligatoire, l’obligation scolaire dans la plupart des pays de l’OCDE étant fixée à 15 ou 16 ans ; d’autre part, il autorise une comparaison des acquis des élèves plus fiable qu’une comparaison par niveau d’enseignement, dont la composition par âge est très sensible à la pratique du redoublement.
Une dernière spécificité de PISA tient à sa périodicité : réalisée tous les trois ans, l’enquête a pour objectif d’assurer un suivi régulier des performances des élèves de 15 ans de l’ensemble des pays de l’OCDE afin d’effectuer des comparaisons dans le temps. Le programme d’évaluation est établi de telle manière que chaque enquête met l’accent sur l’une des trois compétences évoquées précédemment, en y consacrant les deux tiers des questions environ : la compréhension de l’écrit fut le domaine principal testé en 2000 ; en 2003, ce fut la culture mathématique, en 2006, la culture scientifique et en 2009, ce sera à nouveau au tour de la compréhension de l’écrit.
Le nombre de pays participants n’a cessé de croître depuis le lancement du programme PISA : de 32 pays membre de l’OCDE en 2000, on est passé à 42 pays (dont 12 pays partenaires) en 2003 pour arriver à 57 pays (dont 27 pays partenaires) en 2006, représentant près de 90 % de l’économie mondiale. Lors de la dernière vague d’enquête, ce sont au total près de 400 000 élèves, représentatifs des 20 millions de jeunes de 15 ans scolarisés dans les pays participants, qui ont été sélectionnés de manière aléatoire pour participer au cycle PISA 2006 » (en ligne : PISA).
Bref, les tests PISA s’effectuent sur des périodes longues ; ils portent sur des jeunes de 15 ans, quel que soit leur place dans le système scolaire du pays ; ils n’évaluent pas des compétences définies par un programme scolaire particulier mais des compétences génériques, communes à chaque pays. Par exemple, dans « la compréhension de l’écrit », il ne s’agit pas d’évaluer la connaissance de la littérature nationale ou internationale mais la capacité de restituer la teneur d’un texte, de l’interpréter (perception de plusieurs niveaux de sens) et de réagir à la lecture du texte, c’est-à-dire d’estimer ce qui est dit. De même, les tests de « culture mathématique » ne consistent pas à vérifier si certains axiomes et théorèmes sont acquis mais à observer la capacité de résoudre certains problèmes sans préjuger de la méthode employée. Voici un exemple de test mathématique PISA :

Que faire de PISA ?
Bien entendu, les différents gouvernements ont surtout pris en considération les classements nationaux, pour s’en réjouir ou le déplorer : les Etats-Unis n’en reviennent pas de n’être que 27e, la Finlande, le Danemark et les dragons asiatiques caracolent en tête. Les résultats de la France sont moyens et à la baisse.
Pour C. Baudelot et R. Establet, les comparaisons internationales que permettent PISA ne se limitent pas à l’établissement d’un palmarès des nations (c’est l’aspect le plus médiatique et le moins intéressant) : elles offrent surtout un outil fiable pour tester l’efficacité de notre élitisme républicain. Voilà les grands traits de leur enquête.
Les résultats de l’enquête de C. Baudelot et R. Establet
Les inégalités scolaires et le problème de l’élite.
Les enquêtes PISA permettent de révoquer en doute certaines opinions communément admises concernant « la démocratisation scolaire ». La forme la plus répandue d’élitisme reproche à ce mouvement de démocratisation de sacrifier la formation de l’élite au profit du plus grand nombre. Inversement, on condamne l’élitisme comme une forme d’aristocratisme sacrifiant l’intérêt d’une majorité d’élèves au profit d’un petit nombre de « méritants ». Or, les enquêtes chiffrées de PISA montrent avec évidence que l’opposition « école de masse contre école de l’excellence » ne repose sur aucune base réelle et est purement idéologique.
Les comparaisons internationales que permet PISA montrent que dans les trois domaines (compréhension de l’écrit, culture mathématique, culture scientifique) :
-Plus l’écart entre le haut et le bas est faible, plus la moyenne générale est bonne. Bref, les pays où les écarts de résultat entre les très bons élèves et les très mauvais sont importants, le niveau moyen du pays est relativement bas. Le resserrement des inégalités scolaires est un facteur de réussite moyenne.
-Surtout, « qu’il s’agisse de mathématiques, de sciences ou de compréhension de l’écrit, dans chaque pays de l’OCDE, le volume de l’élite scolaire est inversement proportionnel au volume de l’échec scolaire. Moins il y a de cancres, plus il y a d’excellents élèves » (p.39). Moins il y a de mauvais, plus il y a de bons et de très bons.
Le constat est clair : la constitution de l’élite ne peut s’établir au détriment de la masse. Un élitisme méprisant le plus grand nombre est fondamentalement inefficace.
L’effet des systèmes scolaires sur les inégalités sociales.
Le principe méritocratique consiste à distinguer les élèves les plus méritants en neutralisant le plus possible « les privilèges liés à la naissance, au rang ou à la fortune ». Cependant, l’influence de la situation sociale et culturelle de l’élève sur ses résultats n’a jamais été, dans aucune société, totalement évincée.
Or, les enquêtes PISA permettent de mesurer l’influence de l’origine sociale et du capital culturel sur le niveau des élèves. Notons au préalable l’importance de la notion de capital culturel qui raffine les études simplement fixées sur le seul critère du revenu. Les statisticiens de PISA prennent en compte dans le capital culturel : le niveau d’instruction des parents, leurs diplôme, leur profession, un critère indiquant si l’enfant dispose d’une chambre individuelle, d’un ordinateur personnel, d’une connexion internet, d’un ou plusieurs dictionnaires etc. Ils ont ajouté une autre dimension, le patrimoine culturel familial : présence dans la maison d’ouvrages classiques, de recueils de poésie, de reproductions d’œuvres d’art etc. Le revenu et l’ensemble du capital culturel sont englobés dans un indice unique, le SESC (statut économique, social et culturel).
Première remarque résultant des études PISA : « la France se distingue des autres pays par une incidence très forte du milieu social sur les scores obtenus aux épreuves PISA, et cela aussi bien en compréhension de l’écrit, en mathématique qu’en culture scientifique. La France est donc l’un des pays où l’enseignement dispensé à l’école implique, pour être valorisé ou assimilé, la plus grande part de ressources extrascolaires privées. Autrement dit, une partie importante du travail scolaire se passe à la maison » (p. 67).
Deuxième résultat. Nommons « efficace », le système scolaire d’un pays qui produit des élèves de bon niveau et nommons « juste », un système scolaire qui minimise l’influence de l’origine sociale et du capital culturel sur le niveau des élèves. Les tests PISA permettent d’établir une corrélation intéressante : plus un système est juste, plus il est efficace. « Les systèmes scolaires qui atténuent les inégalités possèdent une efficacité globale plus forte. Les pays de l’OCDE qui limitent les effets de l’héritage social et culturel ont une haute performance moyenne » (p. 71) : c’est le cas de la Finlande, de la Corée du Sud, de Hong Kong, du Japon, de l’Estonie. En 2006, la France cumule un certain retard dans la limitation des inégalités sociales et dans le niveau de sa performance moyenne, moins cependant que d’autres pays, très « injustes » et très peu « efficaces » (Etats-Unis, Roumanie, Chili, Mexique…)
Les effets des inégalités sociales sur la qualité de l’école.
Nous avons pris en compte pour l’instant la capacité de l’école à minimiser ou à reproduire les inégalités sociales. Intéressons-nous maintenant à la relation inverse : l’école n’est pas un sanctuaire à l’abri du monde extérieur : celui-ci « y pénètre chaque matin sous la forme très concrète de flux d’élèves qu’elle accueille et dont les origines sociales, les trajectoires familiales et les difficultés représentent un condensé vivant des contradictions qui travaillent le corps social tout entier » (p. 74). Quels sont donc les effets mesurables du taux d’inégalité sociale caractérisant une société donnée sur l’efficacité de son système éducatif ?
Il faut distinguer quatre structures sociales :
Soit le salaire moyen de l’OCDE,
(I) une société peut-être caractérisée par des écarts faibles autour de ce salaire moyen.
(II) une société peut-être caractérisée par des écarts forts autour de ce salaire moyen (beaucoup de très riches et de très pauvres)
(III) une société peut-être caractérisée par des écarts forts au-dessous de ce salaire moyen et par des écarts faibles au-dessus de ce salaire moyen (beaucoup de très pauvres, peu de très riches)
(IV) une société peut-être caractérisée par des écarts faibles au-dessous de ce salaire moyen et par des écarts forts au-dessus de ce salaire moyen (beaucoup de très riches, peu de très pauvres).
Les pays de type (I) obtiennent les meilleurs résultats aux tests PISA (Norvège, Danemark, Canada…). De bons résultats se trouvent aussi dans les pays de type (IV) : Suède, Finlande, Corée du Sud, Japon, Australie. Les plus mauvais résultats se trouvent dans les cas (II) (Italie, Espagne…) et (III) (France, Pologne, Grèce, Turquie etc.).
Conclusion : « Les résultats sont d’autant meilleurs que les inégalités sociales sont faibles, et surtout que les écarts entre les moins bien lotis et la moyenne de la population sont resserrés » (p. 83).
Les immigrés et les filles.
Deux derniers résultats peuvent être établis grâce aux comparaisons internationales des enquêtes PISA :
Premièrement, le taux d’immigration « ne joue aucun rôle dans le résultat global d’un pays, dans son taux d’échec scolaire, dans la quantité de ses élites et dans l’écart entre les immigrés et les autres ». En outre « dans tous les pays les élèves issus de l’immigration obtiennent toujours des résultats plus faibles que les autochtones. Mais les performances des uns et des autres sont fortement corrélées : meilleure est, dans un pays donné, la réussite des autochtones, meilleure est aussi la réussite des immigrés ». Deux enseignements importants : (1) il existe une marginalisation globale des immigrés dans l’ensemble des systèmes scolaires de l’OCDE et (2) les systèmes qui font mieux que les autres pour minimiser cette marginalisation ont un plus grand volume d’élites et un meilleur niveau d’ensemble. L’effort à fournir pour améliorer le niveau des immigrés n’est pas simplement une question de justice : l’efficacité d’ensemble du système en dépend.
Deuxièmement, « meilleures sont les performances d’ensemble du système, meilleurs sont les résultats obtenus par les filles » (p. 100) - à nouveau justice et efficacité vont de pair. En outre, le test PISA met en évidence une tendance que l’on remarque depuis longtemps : les bons résultats des filles par rapport au garçon ne se répercutent ni dans leur orientation ni dans leur carrière. Il s’agit là d’un sexisme objectif (frappant particulièrement les sciences dures) qu’il est temps de prendre au sérieux.
Conclusion.
Bien entendu, on peut toujours remettre en question la validité de tests internationaux comme ceux du PISA : il n’y a pas de critère d’évaluation absolument objectif, c’est-à-dire neutralisant toute spécificité culturelle. Néanmoins peut-on faire un usage relatif de ces tests : non pas établir des classements mais des rapports et des tendances. C’est précisément l’optique de C. Baudelot et R. Establet et leurs conclusions convergent vers une thèse forte : dans tous les cas envisagés, justice et performance ne s’opposent pas mais sont étroitement corrélées. Cette bonne nouvelle suscite une interrogation : pourquoi sommes-nous si enclins en France à croire que la promotion du plus grand nombre nuit à la qualité globale de l’école, alors que tout nous montre le contraire ? En outre, cette bonne nouvelle rend d’autant plus scandaleux les effets de reproduction sociale de notre système scolaire. Un système scolaire incapable d’amortir les inégalités sociales n’est pas simplement injuste : il est peu performant. Il est donc tout aussi vain de justifier l’injustice par la nécessité de la performance (position réaliste) que d’en appeler à l’esprit de justice contre la performance (idéalisme). Face à l’impuissance du système scolaire à réduire les inégalités, nous sommes donc sans excuse.
Enregistré sous 7. Divers | 3 Commentaires »